24/04/2004

chapitre 69

Les jours suivants, devant le personnel soignant ou lors des séances, Debroux montra son mécontentement. Puis il contesta en clair le fait d'être retenu dans cette clinique.

Au cours d'une séance, il avait dit :

Je vous avoue être fatigué. Fatigué de vous livrer à froid, et cela tous les jours depuis des mois, des considérations qui ne m'affectent même pas.

Votre aveu, avait répondu le psychiatre, je le partage.

Alors, reprit Debroux, convenons vous et moi d'une fin.

Ce ne serait pas raisonnable. La fin que vous souhaitez vous desservirait au point de revenir très vite à l'état de prostration qui vous a valu cet internement. Je vous conseille de reprendre courage et d'en venir aux faits.

C'est que j'essaie. Je n'y parviens pas.

Vous le pouvez.

J'en suis à me demander si ma place est ici.

C'est donc que vous envisagez une place à occuper.

Pas tout à fait. Durant ces trois journées en ville, j'ai retrouvé la vie. Et bien, c'est comme si je ne l'avais pas reconnue. Les arbres étaient feuillus. Ca m'a choqué. La vie avait quelque chose d'incroyablement procédurier. Voyez, ça m'a fait l'effet de quelqu'un qui me manque énormément et qui pourtant répond immanquablement présent.

Debroux avait poursuivi, il avait précisé :

Ma vie, je ne peux vous en parler que de manière très formelle car en substance rien ne m'arrive jamais. Je suis celui qui attend derrière la porte fermée.

Quand je vous demande de forcer, vous forcez toujours. Je sais que vous pouvez y arriver.

Arriver à quoi ?

Pour une fois, les yeux de Debroux ne trompaient pas. Ils attendaient une réponse précise.

A avoir une vie.

Le psychiatre et Léo Paul Debroux s'observent longuement comme ils ont désormais l'habitude de le faire. Les yeux de Debroux forcent toujours confusément pour s'assurer de voir.

Le médecin ajoute :

Il faut au préalable que vous en passiez par le souvenir de l'accident. Vous devez retrouver une douleur. C'est votre douleur. Elle est de taille mais vous devez la dédramatiser. Une possibilité se propose à vous. L'observation de ce qui, à vos yeux, serait passé inaperçu.

Léo Paul Debroux en convient.

C'était une douleur si forte qu'elle m'a échappé. Je me souviens. Un filet de sang a traversé mon front. J'ai vu des mers qui étaient toutes belles. Aucune n'était pour moi. J'ai vu. C'était des mers irremplaçables, toutes coulées dans un désir de soie. C'était des mers qu'il me fallait. Je les voulais. Aucune n'était pour moi. J'ai vu aussi quelqu'un m'attendre. C'était quelqu'un de terrible et de noir.

Debroux fait une grimace. Ses traits sont tirés. Ils s'embourbent dans la pluie froide et grise des souvenirs. Il dit encore :

Quelle boue.

Léo Paul Debroux semble loin des mots comme jamais. Le psychiatre observe tout et note tout. Il sait qu'il ne tirera rien de précis. La charge émotionnelle qui s'ensuit est très encourageante.

Debroux parle encore. Il dit :

J'ai fait une découverte.

Qu'est-ce que c'était ?

 

C'était le ciel, l'état du ciel ce jour de juillet. L'étendue bleue était unie parfaitement. Rien ne manquait à la couleur pour qu'un doute s'installe. A l'ouest, le bleu du ciel semblait faire violence. Il faisait l'effet d'être plus robuste, concassable, périssable. La coloration était dense comme une matière précieuse. Quel vide je vous dis.

Quelle découverte avez-vous faite ?, insiste le psychiatre.

J'ai découvert le contraire de Dieu.

Vous voulez dire quoi ?

Plus près de moi, sous ce ciel sans histoire, les roses du jardin me faisaient l'effet d'être molles.

Vous voulez dire quoi ?

Mon cœur ne marchait plus.

10:41 Écrit par cbj | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

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Écrit par : regarder byern munich inter milan en direct | 10/03/2011

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