19/04/2004

chapitre 64

Léo Paul Debroux semble profondément découragé. Il observe un long silence que le psychiatre ne déchire pas. Debroux ne tente plus rien pour parler. Il dévisage la force noire de ses souvenirs. Ses traits se durcissent. Ses yeux prennent la dimension de la nuit. Ils sont dans une fixité de pierre. Durant ce temps, rien ne passe plus qu'un souffle. Où est la vie ?

Puis Debroux reprend :

Je voudrais vous parler d'un état très précis, d'une disposition millimétrée de mon esprit que je n'arrive pas à rendre… une mesure, graduée et inchangée pendant des années et des années, contre laquelle j'aurais jaugé la vie.

Dites ce qui vous passe par la tête.

Je suis découragé.

C'est là qu'il faut forcer. Allez.

Debroux avait forcé. Il avait dit :

C'est maintenant seulement que mon passé m'alerte. Je vois pour la première fois les signes ostensibles de ma maladie. L'idée de savoir que j'ai pu passer tout ce temps allongé et démuni, au bout de toute vie, m'affole. Qu'est-ce que je croyais que je ne crois plus?

 

Debroux se souvient d'une chose importante qu'il explique au psychiatre. Il lui dit :

L'autre jour à la télévision, j'ai vu un reportage sur les jeunes populations des banlieues. C'est un pays immense vous savez. Ils ont montré des jeunes gens qui traînaient toutes leurs journées, en toute liberté de temps, de déplacement, dans des grands centres commerciaux. Le soir venu, ces jeunes se rejoignent dans des squares. C'est toujours le même ennui moteur. Ce sont des jeunes gens qui ne font rien en général que regarder le temps passer. Je crois finalement qu'on est beaucoup de gens ainsi à s'offrir tout le temps de la vie pour être en vie. On dit souvent de nous qu'on est des jeunes désœuvrés. Moi, j'entends par désœuvrement qu'on est plus l'œuvre de Dieu, plus l'œuvre de ses parents. Qu'on le sache très clairement ou qu'on s'en doute secrètement, c'est la même chose, le même résultat, la même désolation qui gagne tout le corps et le matraque.

Le découragement revient sur Debroux. Il ne s'en défend pas. Il s'en plaint. Comme à l'accoutumée.

 

Que je suis loin.

 

Il a un long soupir durant lequel il dit encore :

Je crois que je dis tout et je sais que rien n'est dit. C'est plus grave que ça encore. Quand je regardais le ciel, j'avais l'impression d'avoir raison sur une chose que je ne connais pas encore.

Sur quoi ?

Justement je ne sais pas. Peut-être sur le désespoir.

Dites encore.

Sur l'ampleur de la honte de la vie.

Quoi ? Fait le psychiatre.

Voyez plutôt, je n'arrive pas à vous dire ce qui est là.

Laissez. C'est peut-être sans importance.

Le psychiatre ne lutte plus contre la mémoire désespérante de Léo Paul Debroux. Il tente seulement de sortir des considérations vaines que Debroux répand allègrement sur les choses établies de la vie. Il demande :

Formulez-vous des vœux pour l'avenir ?

J'ai de plus en plus envie de demander à des gens ce qu'ils font et comment ils s'y prennent. J'ai besoin de modèles. Par exemple, je veux rentrer dans les couples, connaître le dedans, appartenir à toutes les vies.

Ne voulez-vous donc pas sortir de cette contemplation du monde qui vous contamine ?

Debroux est émerveillé par l'à-propos du psychiatre. Il en rit. Il dit :

C'est juste. Mais ce n'est pas pareil. C'est comme si je devenais acteur. Je pense avoir beaucoup de choses à faire en ce sens.

Quoi donc ?

J'ai le souci de l'amour.

L'amour est un souci ?

Oui. Je m'entends bien avec ce jeune homme. Louis de Boe, vous savez. J'ai envie de revoir certaines personnes et certains lieux. De faire ce que j'aime. J'ai du courage.

L'amour est un souci ? , redemande le psychiatre.

Parce que Debroux ne répondait plus rien, le médecin était sorti de son rôle et avait dit :

Le savez-vous que vous détenez en vous les clefs qui rendent possible votre voyage dans la vie ? Il est vain d'espérer trouver ailleurs quelque réponse à votre cas personnel. Vous le savez que c'est vain ?

Vous êtes décourageant, avait répondu Debroux.

Confus, le psychiatre avait failli s'excuser. Il s'était finalement sorti de ce mauvais pas en ramenant le sujet sur le décès des parents, l'accident.

C'est que, avait fini par dire Debroux, je ne vois plus très clair tout à coup.

Vous n'aviez que neuf ans. C'est très traumatisant à cet âge de perdre ses parents.

Justement, ce n'est pas traumatisant. Il m'arrive de bien voir et ce n'est pas traumatisant.

Il vous arrive quoi ?

Il m'arrive que je vois le ciel pour la première fois. Qu'en voyant le ciel, j'ai pas mal. J'ai pas mal.

Debroux répète dix fois, vingt fois cette sentence. Il serre les poings et mord les lèvres pour confirmer le vide qu'il se crée.

Reconnaissez que vous souffrez.

Il me manque un souvenir pour en convenir.

Léo Paul Debroux desserre les poings et se calme. Il amorce un sourire qui vaut toutes les victoires de toutes les guerres de la terre. Il répète :

Il me manque un souvenir.

C'est quoi ?

Un souvenir d'angoisse, de souffrance, les volets clos, les voix si basses qu'on ne les reconnaît pas, le lit défait, la chambre noire et tout ce cérémonial.

Debroux, plus calme que jamais confirme que ce souvenir, il ne l'a pas. Puis il demande :

Quoi, je me trompe quelque part ? Que voulez-vous que je fasse ?

Le psychiatre lui demande :

Pourquoi posez-vous la question ?

Parce que vous me regardez démesurément.

Vous croyez voir quoi ?

Debroux met sa main à plat sur la table de travail. Il dit encore :

Tout est là.

Tout est dit. Le silence se reforme. Il renverse le cours de la séance. Le médecin et Léo Paul Debroux se regardent. Quelqu'un cherche un visage. Mais qui ? Puis Debroux intervient de nouveau.

L'accident de mes parents n'est certes pas sans précédents. Je portais déjà en moi je crois, les antécédents d'une mortelle indolence, je dirais d'une fadeur. Une fadeur. Je croyais déjà mal à la vie. J'ai toujours été confirmé dans ce doute sans fin. Vous n'imaginez pas à quel point.

Dites le, que j'imagine un peu.

Plus rien ne valait la peine de rien, plus rien au monde. Alors s'est produite la chose suivante ; mon désespoir s'était recroquevillé dans une façon très attentive de voir. J'avais beaucoup de peine à distinguer les paysages, les visages, mes rivages. Ne reconnaissais-je guère mieux les voix ? Je ne peux pas vous dire. J'avais beaucoup de peine.

Debroux cherche encore ses mots mais quand il s'y prend bien il y arrive. Il y arrive et précise :

Je peux vous dire ceci ; ce n'était pas la peine du cœur, c'était la peine des yeux.

Puis il ajoute :

Vous savez, dans cette manière presque inutile de parler, dans ces propos trop singuliers pour être interprétés, je vous dis tout, je vous dis quand même tout.

17:54 Écrit par cbj | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

Les commentaires sont fermés.