18/04/2004

chapitre 63

Léo Paul Debroux s'était installé à la table de travail en même temps qu'un gros silence d'été d'orage, de nuage, de satin. Le psychiatre attendait. Le temps n'arrivait pas à passer. Il durait trop. C'était injuste. Les heures étaient injustes.

Votre patience !

Quoi ma patience ?, avait demandé le psychiatre.

Je ne sais pas. On dirait qu'elle me va mieux qu'à vous.

Allez. Parlez.

 

Dans le jardin de ma grand-mère, je ne comprends pas encore tout. La nuit dernière, j'ai rêvé que tous les hommes de la terre habitaient le jardin potager.

Il sourit, il continue, il va dire :

Quelle population. Vous n'imaginez pas.

Vous ne comprenez pas quoi ? , souligne le psychiatre.

 

La disposition d'une haie de roses. Ces choses. Cette plaque sensible. Toujours.

 

Plus sincèrement.

 

Plus sincèrement ? Dans ce jardin, je ne comprends pas ce que je voulais, pourquoi je m'obstinais à rester là, en l'état. Vous savez, je ne pourrai plus revenir dans ce temps lent. Vous m'en avez sauvé.

C'est mieux ainsi, vous ne pensez pas ?

C'est sûr qu'il valait mieux, comment dit-on déjà ? Vivant? Etre vivant, oui.

Vous prononcez ces mots comme à regret.

C'est simplement qu'il faut que je m'y fasse. Je m'y fais. Doucement. J'en retiens l'enseignement suivant; il suffit qu'on ne veuille plus vivre pour que tout concoure à notre mort. On meurt de ce qui nous réduit. La maladie gagne si bien la vie.

Vous voyez noir les choses aujourd'hui.

Au contraire.

Il avoue :

Je suis bien aujourd'hui. C'est un bel aujourd'hui. Je vais vous dire, de la mort de mes parents j'ai une mémoire fraîche. Je m'y désaltère en ce moment.

Parlez.

C'est que, avait demandé Debroux, ne devrais-je toujours parler que sur commande ?

Non, regardez, c'est vous qui avez suggéré l'idée d'aborder ce sujet.

J'aimerais tant que ce soit dans la vie. J'aimerais vous parler de ma vie dans la vie, vous comprenez?

Reconnaissons simplement qu'ici, c'est l'aspect médical qui l'emporte. Vous aviez besoin, en premier, d'en passer par ses soins.

Les choses reprendront ensuite un cours moins clinique ?

Oui, puisque vous en formulez déjà le désir.

 

Le psychiatre s'interrompt puis reprend :

Alors, que vouliez-vous me dire de cette mort, quels souvenirs ?

Je voulais vous dire que je suis mieux. Je voulais vous dire aussi que mes années de prostration dans la maison de ma grand-mère me font l'effet d'un grand mystère. Je me demande ce qui me retenait. J'y pense de plus en plus vous savez. J'ai le souvenir d'une force contre laquelle je ne pouvais pas lutter, devant laquelle ma vie ne signifiait plus rien. Allongé sur le dos, je regardais scrupuleusement le ciel, c'était impérieux. Il me semblait qu'en restant en l'état, j'arriverais à savoir quelque chose. A Beaumont, pendant mon service militaire, mes préoccupations étaient tout entières orientées vers cette même attraction qui paraissait tenir sa force de la coloration pastel du ciel certains soirs. Oh non, voyez, ce n'était pas plus que ça.

11:41 Écrit par cbj | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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