12/04/2004

chapitre 57

Un jour, Lou Berkeley avait été là. Robe légère et dentelles, chevelure ramenée en arrière comme un fait exprès, sourire décidé face à l'ampleur vertigineuse de ces retrouvailles.

Je pense qu'avant de venir ici, la jeune femme s'était raisonnée mille fois pour ne pas employer certains mots comme la vie, le désir, l'avenir, guérir ou bien encore comprendre. Sur le chemin, elle aurait révisé ce vocabulaire tronqué. C'est une jeune femme qui sait où elle se rend lorsqu'elle va voir Debroux. Elle sait forcément qu'il s'agit d'aplanir les reliefs, d'équarrir tous les angles, faute de quoi Léo Paul Debroux trouverait tous propos et toutes attitudes blessantes.

Elle avait pensé apporter avec elle des photographies de Debroux enfant. Puis elle avait eu peur d'aborder des souvenirs encore fragiles. Elle s'était dit qu'évoquer le passé était le travail principal des psychiatres. Lou Berkeley était donc venue sans rien, dans cette propension très familière qui consiste à éteindre les choses de la vie. Quelqu'un qui voudrait retrouver un amour n'aurait pas mis tant de délicatesse et de soin.

Lou Berkeley, décidée à sourire dans l'effroi, prête à l'effort surhumain d'éradiquer la vie, se tenait pantelante dans le hall de la clinique. C'est Debroux qui lui avait dit qu'il la trouvait souriante.

 

Comme tu souris aussi, avait-elle dit.

 

 

C'est que, répondit Debroux, nos rendez-vous n'auront jamais été manqués. J'en prends conscience et cela m'enchante.

C'est vrai, je suis toujours présente.

Elle demande :

Comment était le temps ?

Tu n'imagines pas ! Je suis mieux maintenant.

 

Sur le ton de la confidence il ajoute :

- Je me souviens.

On m'a dit. Quel progrès !

 

Cela ne fut pas sans mal, avait avoué Debroux. J'ai dû trahir tant de croyances. J'ai dû faire une fin. J'ai dû pleurer sur la perte du temps. J'ai eu des nuits toutes d'urgence et d'affolement. La lutte était vaine. Le cœur si chargé. Des nuits…

 

Debroux regarde autour de lui, cherche une phrase à même de rendre un peu la qualité de ces nuits de décembre.

Il avait dit :

Des nuits comme en décembre.

11:53 Écrit par cbj | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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