09/04/2004

chapitre 52

C'est l'histoire de quelqu'un. C'est Debroux qui parle et qui dit :

Jusqu'à ce jour, je ne m'étais jamais demandé ce que c'était ma vie.

Le médecin psychiatre est assis en vis-à-vis et note tout.

J'avais bien une idée mais elle était très générale et très floue et je ne retenais aucun détail. Pour les détails vous m'en avez donné suffisamment la force ; maintenant je retiens ceci : je me regarde davantage dans la glace et je prononce mon nom à haute voix. Ce que je fais : je me signe à volonté sur du papier japon. Je regarde ces traits de crayon qui tiennent lieu de signature. Ca m'amuse beaucoup.

Je me souviens très fidèlement de Lou Berkeley, vous savez. Pourquoi aurais-je oublié cette enfance ? C'était une jeune fille que je trouvais toujours très occupée. Affairée. C'était pourtant la seule personne à qui je demandais le plus d'effort et qui restait. Elle laissait toujours assez de place pour y mettre ma vie intenable. Pour moi, c'était une place de velours. Disons qu'elle supportait mon temps plus longtemps que les autres. Du vide moteur qui d'ordinaire m'accompagne, elle ne semblait pas souffrir, au contraire, elle s'en accommodait. Quelle patience ! J'y repense. Déjà enfant, elle me tenait cette mortelle compagnie. Je crois qu'elle comprenait ma vie, qu'à ses yeux, c'était quand même la vie, ma vie. De la vie.

J'ai envoyé l'autre jour une lettre à ses parents en exprimant le vœu de la revoir. Pourrai-je la revoir ?

Le médecin répond :

Votre état de santé vous permet maintenant toutes les visites que vous voulez. Il ajoute:

Sachez qu'ici, vous pouvez en toute confiance solliciter notre concours.

 

Il y a pourtant un point intervient Debroux, un point pour vous précis et pour moi perdu dans les étoiles qui me fait craindre une issue regrettable.

Vous faites allusion à quoi ?

Vous voulez me voir m'entretenir sur la mort de mes parents et celle de mon frère. J'ai bien pensé vous dire comment était ce jour. J'ai bien pensé vous dire l'essentiel. Mais il se peut que l'essentiel revienne à me taire.

C'est ce que vous avez toujours cru. Tout nous prouve que derrière le tarissement de votre mémoire, à cet endroit-là, ce jour-là, se love la maladie de votre vie.

 

Je ne suis pas guéri ? , Debroux demande.

 

Vous vous voyez comment ? Guéri de quoi? Guéri de quoi s'il n'est rien de notoire ? Ceci dit, prenez du temps pour vivre. Vous y viendrez. Encore ceci monsieur Debroux ; je ne vois aucun obstacle à ce que mademoiselle Berkeley vous rende une visite.

Le médecin fait son geste rituel de la main pour désigner la sortie. Debroux semble très mécontent de l'issue de cette séance.

Nous allons en rester là pour aujourd'hui, ajoute le psychiatre.

Léo Paul Debroux rétorque qu'il a quelque chose à ajouter, que c'est très définitif.

Nous verrons cela demain, décide le médecin. D'ici là, je vous propose de réfléchir à la valeur définitive de toute chose. Car après tout, rien n'est moins certain qu'une fin.

18:14 Écrit par cbj | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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