30/03/2004

chapitre 42

Un jour c'était fini ?, je demande. Il fallait que la mémoire de Debroux ne sorte plus des rails du cas personnel de la vie.


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chapitre 41

Le travail analytique consistait à extraire de la mémoire de Debroux les plus menus détails. Tout avait son poids et la redite importait peu. Debroux, de son côté, cherchait de moins en moins le sens des questions, le contenu des choses. Léo Paul Debroux laissait faire.

Il formulait souvent la joie de, disait-il, comprendre. Il évoquait de plus en plus facilement des noms de lieux, des visages. Parfois se perdait-il encore dans le déclin d'un soir aux effluves mélangés de roses et de lilas, ou bien encore dans la couleur du sang. Il y avait fort à penser qu'il s'agissait bien ici du sang précis de quelqu'un qui se meurt dans un accident de voiture un jour d'été. Cette fleur.


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chapitre 40

En dehors des séances de travail, la vie de Debroux prenait également meilleure allure. Sans plus avoir besoin de lui suggérer l'idée, il entrait en correspondance avec les membres de sa famille et quelques anciens camarades d'études.

Il avait écrit une lettre à l'oncle qui s'occupait de son patrimoine, lui demandant la faveur d'installer la télévision dans sa chambre. L'oncle s'était exécuté sur-le-champ. Le personnel médical avait laissé faire.


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chapitre 39

Jour après jour, mois après mois, les médecins allaient vers de nouvelles victoires. Debroux réussissait de plus en plus à couvrir la distance qui le séparait du drame de son enfance.

Il commençait à se faire une fin de la forme de la vie, des couleurs du ciel, de la lumière des froids après-midi d'automne. A mesure qu'elle se précisait, la mémoire de Debroux s'affranchissait des principes vains et stériles dont elle s'était jusqu'alors nourrie. Debroux restait néanmoins encore trop dans la forme des choses. Les contours si soigneusement marqués ressemblaient toujours à des murs de prison.


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chapitre 38

Léo Paul Debroux parlait toujours dans le principe de la vie. Il ne rentrait jamais dans les détails matériels et émotionnels des événements. De même ne donnait-il jamais de date. Ses propos n'étaient pas flous pour autant ; ils n'avaient aucune résonance. Du moment qu'il ne parlait que de la forme de la vie, la parole de Debroux ne pouvait être que muette. Elle était en tout cas sans incidence sur le devenir, libre de ça. Le médecin laissait Debroux discourir et voyager dans sa mémoire stérile, à charge de l'interrompre quelquefois dans ses mots et de lui distiller une anecdote ciblée.

Par exemple, tandis que Debroux s'éternisait sur la facture d'une fleur, le psychiatre intervenait pour lui rappeler la réussite de son deuxième cycle scolaire. Debroux s'arrêtait net pour réfléchir à la signification de la date, du lieu ou du visage que le médecin lui opposait. C'est là qu'il se plaignait de ne pas savoir les choses. Le médecin lui demandait de forcer encore, d'insister près de ce blanc. Debroux finissait toujours par avouer qu'il était celui qui se tenait derrière la porte fermée.

- Cherchez encore, demandait le médecin.

Debroux répondait encore et toujours qu'il ne comprenait pas les choses.

 

Nous sommes au jour où vous réussissez vos examens.

 

Léo Paul Debroux pose son regard sur la table de travail qui le sépare du docteur. Ses traits deviennent graves. Ses yeux pénètrent la lumière du jour. Il prononce une sentence incohérente, quelque chose comme :

 

Je suis dans un vent.

 

 

Dites ce qui vous passe par l'esprit.

 

 

Un vent, des soirs, la peine, le calme, de la patience.

 

Puis il se fâche :

 

Que vous me faites mal.

 

 

Parlez-moi de ce mal.

 

 

C'est que, avoue Debroux, mes souvenirs sont difficiles.

 

 

Répétez.

 

 

Mes souvenirs sont difficiles.

 

 

Encore, soutient le psychiatre.

 

 

Que vous me faites mal, c'est presque là parfois, quand je vous parle.

 

Le médecin regarde Debroux avec insistance.

 

Que croyez-vous m'avoir arraché ? J'ai toujours su que j'avais une mémoire extrêmement blessante.

 

 

Je suis heureux de vous entendre en convenir.

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chapitre 37

Au troisième mois d'hospitalisation, alors que Debroux n'avait jamais formulé de vœu en ce sens, on autorisa quelques visites.

Ces visites se soldaient d'ailleurs par la perspective d'une issue heureuse, d'un travail dans un proche avenir. Debroux n'y prêtait qu'une oreille distraite. Il parlait peu, mais le changement notoire qu'on pouvait reconnaître est qu'il n'exprimait plus le désir de retourner en l'état, dans le jardin potager de sa grand-mère. Il ne se plaignait plus non plus de la longueur des jours, pas plus du traitement qui lui était réservé. Sa famille trouvait très rassurant qu'il se soit, semble-t-il, accommodé des soins de la clinique. S'en était-il accommodé vraiment ? Toujours est-il qu'il se prêtait de plus en plus volontiers aux séances d'analyse.

Le cours de ses séances petit à petit changeait. Les questions se raréfiaient, tandis que la parole de Debroux se délayait et prenait de l'importance. Le processus qui avait consisté à lever les écluses de la mémoire était bien amorcé.

Un seul des trois médecins s'était chargé tout particulièrement du cas. Les deux autres n'assistèrent bientôt plus à aucune séance. Debroux parlait de ce qui lui semblait être juste. Ses propos n'approchaient jamais le souvenir de l'accident de ses parents, mais, parce qu'ils étaient puisés dans sa mémoire, sans doute finiraient-ils un jour par frôler l'étendue du drame.

Debroux parlait de la venue du soir, de la coloration artificielle du ciel certains jours, de la lenteur du temps dans ses passages, de l'ennui et de l'usure, de la prouesse à accorder sa vie au temps défilant, à ne jamais démordre du principe de la rétention des heures, comme de la rétention de l'eau dans une matrice pourrissante.


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chapitre 36

Quand les médecins s'y appliquaient, ils arrivaient à tirer de Debroux les signes ostensibles d'un agacement à réfléchir et à répondre. Ces signes étaient vus d'un bon d'œil car ils étaient la manifestation, même moribonde, de la vie.


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