30/03/2004

chapitre 38

Léo Paul Debroux parlait toujours dans le principe de la vie. Il ne rentrait jamais dans les détails matériels et émotionnels des événements. De même ne donnait-il jamais de date. Ses propos n'étaient pas flous pour autant ; ils n'avaient aucune résonance. Du moment qu'il ne parlait que de la forme de la vie, la parole de Debroux ne pouvait être que muette. Elle était en tout cas sans incidence sur le devenir, libre de ça. Le médecin laissait Debroux discourir et voyager dans sa mémoire stérile, à charge de l'interrompre quelquefois dans ses mots et de lui distiller une anecdote ciblée.

Par exemple, tandis que Debroux s'éternisait sur la facture d'une fleur, le psychiatre intervenait pour lui rappeler la réussite de son deuxième cycle scolaire. Debroux s'arrêtait net pour réfléchir à la signification de la date, du lieu ou du visage que le médecin lui opposait. C'est là qu'il se plaignait de ne pas savoir les choses. Le médecin lui demandait de forcer encore, d'insister près de ce blanc. Debroux finissait toujours par avouer qu'il était celui qui se tenait derrière la porte fermée.

- Cherchez encore, demandait le médecin.

Debroux répondait encore et toujours qu'il ne comprenait pas les choses.

 

Nous sommes au jour où vous réussissez vos examens.

 

Léo Paul Debroux pose son regard sur la table de travail qui le sépare du docteur. Ses traits deviennent graves. Ses yeux pénètrent la lumière du jour. Il prononce une sentence incohérente, quelque chose comme :

 

Je suis dans un vent.

 

 

Dites ce qui vous passe par l'esprit.

 

 

Un vent, des soirs, la peine, le calme, de la patience.

 

Puis il se fâche :

 

Que vous me faites mal.

 

 

Parlez-moi de ce mal.

 

 

C'est que, avoue Debroux, mes souvenirs sont difficiles.

 

 

Répétez.

 

 

Mes souvenirs sont difficiles.

 

 

Encore, soutient le psychiatre.

 

 

Que vous me faites mal, c'est presque là parfois, quand je vous parle.

 

Le médecin regarde Debroux avec insistance.

 

Que croyez-vous m'avoir arraché ? J'ai toujours su que j'avais une mémoire extrêmement blessante.

 

 

Je suis heureux de vous entendre en convenir.

18:27 Écrit par cbj | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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