17/03/2004

chapitre 31

C'est à partir de ce moment que la vie de Léo Paul Debroux commence à devenir vieille.

C'est une clinique à la campagne. Les vignes et les vergers, subitement, donnent sur les terres. Léo Paul Debroux y passera presque un an. Les médecins le font travailler sur sa mémoire morte. Les premiers souvenirs de Debroux sont militaires. Il se souvient de ce qu'il appelle "son passage à Beaumont". Il se plaint que les jours étaient longs, qu'il ne savait jamais où se mettre ni comment se mettre, comment s'aligner sous les ordres, tenir un rang. Ce qui semble très important, c'est que pour la première fois depuis longtemps il commence à parler. On ne peut pas dire que ce soit une envie, c'est juste un commencement. Bien qu'il faille sans cesse le forcer et le violenter, Debroux donne des éléments significatifs sur sa vie. Il répète souvent que les journées sont atrocement longues et qu'il voudrait des jours plus courts pour être mieux. Il regarde quelqu'un, loin, quelqu'un d'impossible : des jours comme en décembre. Les nuits, c'est pareil. Ses nuits sont difficiles. Il ne fait pas bien le départ entre le sommeil et la mort. Il ne sait pas faire. Léo Paul Debroux, à cette époque de la vie, est un estropié du sommeil. Quand on lui demande pour ses parents, il répond :

 

Ne me questionnez pas. J'ai oublié un souvenir.

 

 

Les premiers mois, les psychiatres insistent peut-être lourdement sur l'accident, sur les conséquences irrémédiables de l'accident. Voyant qu'ils ne tirent de Debroux aucune parole, ils vont directement puiser dans la situation présente les germes du passé de Léo Paul.

 

Que faisiez-vous aux temps chauds ?

 

C'est là que Léo Paul Debroux affirme très clairement qu'il ne veut rien. Il se plaint des soins. Il dit qu'il était bien dans son jardin de laitues et de roses. On lui demande ce qui lui plaisait dans ce jardin.

 

Léo Paul Debroux cherche une réponse.

 

J'étais bien.

 

 

En quoi étiez-vous bien ?

 

 

Rien ne pouvait m'arriver. Ce jardin potager, c'était pour moi le bout du monde.

 

Les médecins lui demandent pour Beaumont.

 

Quoi Beaumont ?

 

L'un des psychiatres sort de sa pochette un rapport faisant état du comportement de Debroux durant ses huit mois de service militaire. Il dit haut et fort comme s'il cherchait à le provoquer:

 

Vous sembliez souffrir d'une difficulté à effectuer vos tâches. On ne vous a jamais prêté aucun contact suivi avec vos camarades. Vos supérieurs ne pouvaient obtenir votre concours, vous désespériez tout le monde. Vous étiez, là encore, dans une corvée incroyable à devoir vivre la vie.

 

 

Je ne me suis rendu compte de rien. Ce dont je me souviens, c'est que les jours étaient longs, effroyablement longs.

 

 

Pourquoi, demande le médecin le plus averti, ne vous en êtes-vous jamais plaint, ni de cela, ni de rien ?

 

Il sort un autre document et ajoute :

- Vous ne faites d'ailleurs jamais état d'aucune revendication, d'aucun souhait. Vous semblez souffrir dans la plus parfaite indifférence votre petite mort.

 

Plus aucune parole ne passe. Debroux regarde les psychiatres. Qu'est-ce qu'il voit ?

 

Le médecin reprend :

- Si, tout de même, le seul souhait que vous formulez est de rester en l'état dans la maison de votre grand-mère. Or, il apparaît avec le temps, que cette situation n'est vivable ni pour vous, ni pour votre famille.

Un autre médecin renchérit :

- Ne voyez-vous pas que cet état alerte plus qu'il ne rassure ?

Le premier psychiatre reprend :

 

Et qu'il vous dessert plus qu'il ne vous arrange.

 

 

Debroux réfléchit de manière consciencieuse et butée avant de répondre pour faire une fin de cet interrogatoire :

 

J'ai l'impression que tout m'attaque.

 

 

Puis, en endurant une difficulté à prononcer les mots, il se plaint de la pièce et des gens, de la clinique en général, des soins et des médicaments qu'on lui donne tous les soirs. Il se met dans un grand découragement qui l'empêche de parler davantage. Il cherche la sortie, on lui fait signe de rester assis. Les médecins prennent le temps. Ils sont dans l'observation très attentive du cas Léo Paul Debroux. L'un d'eux note quelque chose. Rien ne passe plus que ce travail du regard de trois médecins sur Debroux fatigué, Debroux tête baissée, Debroux en souffrance, Debroux empli de temps, tellement.

 

 

Qu'est-ce qui vous attaque ? demande le premier médecin.

 

Debroux ne répond rien.

 

Qu'est-ce qui vous attaque ? Vous dites que tout vous attaque. Quels sont ces dangers ?

 

 

Ce ne sont pas des dangers. C'est une impression. C'est l'impression que je risque beaucoup.

 

 

En quoi faisant ?

 

 

En étant vivant.

 

 

Vous veillez sur quoi ?

 

 

Debroux explique comme il l'a fait cent fois et cent fois qu'il veille sur le ciel. Il dit :

 

Sur le passage d'un temps à un autre.

 

 

Puis il ajoute :

 

Voyez, j'arrive à me le dire, je suis dans le souci des choses.

 

 

Si l'on vous répond que vous observez attentivement l'arrivée d'un accident.

 

Le deuxième médecin précise :

- d'un accident de voiture.

 

Debroux demande calmement :

 

C'est une question

 

 

Si c'était une question, vous répondriez quoi ?

 

 

Je répondrais qu'en clair, je n'ai pas le souvenir d'un accident pareil.

 

 

Celui de vos parents…

 

 

C'est encore une question, précise le premier médecin.

 

 

Il me manque un élément pour le voir, je ne peux pas le croire.

 

 

Il cherche des mots qu'il ne trouvera jamais.

 

Parce que je n'étais pas là pour l'entendre. Parce que je n'étais pas…

 

 

C'est bien l'impression que vous donnez.

 

 

Ne croyez-vous pas, demande le premier médecin, qu'en acceptant de regarder la réalité en face, vous pourriez vous débarrasser de votre préférence maladive à mourir?

 

 

En termes limpides, reprend le deuxième praticien, vous avez besoin de faire le deuil de ce terrible accident.

19:48 Écrit par cbj | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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