25/04/2004

dernier chapitre

Debroux avait eu besoin d'un temps très long pour que sa pensée se reforme. Ses yeux sur tout.

Ils butaient partout où ils se posaient. Ils étaient partout mal, comme en avance ou en retard sur un événement d'importance.

Mais ils étaient là.

On aurait dit que Léo Paul Debroux réfléchissait avec ses yeux, que ses yeux, oui, désiraient enfin voir.



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24/04/2004

chapitre 69

Les jours suivants, devant le personnel soignant ou lors des séances, Debroux montra son mécontentement. Puis il contesta en clair le fait d'être retenu dans cette clinique.

Au cours d'une séance, il avait dit :

Je vous avoue être fatigué. Fatigué de vous livrer à froid, et cela tous les jours depuis des mois, des considérations qui ne m'affectent même pas.

Votre aveu, avait répondu le psychiatre, je le partage.

Alors, reprit Debroux, convenons vous et moi d'une fin.

Ce ne serait pas raisonnable. La fin que vous souhaitez vous desservirait au point de revenir très vite à l'état de prostration qui vous a valu cet internement. Je vous conseille de reprendre courage et d'en venir aux faits.

C'est que j'essaie. Je n'y parviens pas.

Vous le pouvez.

J'en suis à me demander si ma place est ici.

C'est donc que vous envisagez une place à occuper.

Pas tout à fait. Durant ces trois journées en ville, j'ai retrouvé la vie. Et bien, c'est comme si je ne l'avais pas reconnue. Les arbres étaient feuillus. Ca m'a choqué. La vie avait quelque chose d'incroyablement procédurier. Voyez, ça m'a fait l'effet de quelqu'un qui me manque énormément et qui pourtant répond immanquablement présent.

Debroux avait poursuivi, il avait précisé :

Ma vie, je ne peux vous en parler que de manière très formelle car en substance rien ne m'arrive jamais. Je suis celui qui attend derrière la porte fermée.

Quand je vous demande de forcer, vous forcez toujours. Je sais que vous pouvez y arriver.

Arriver à quoi ?

Pour une fois, les yeux de Debroux ne trompaient pas. Ils attendaient une réponse précise.

A avoir une vie.

Le psychiatre et Léo Paul Debroux s'observent longuement comme ils ont désormais l'habitude de le faire. Les yeux de Debroux forcent toujours confusément pour s'assurer de voir.

Le médecin ajoute :

Il faut au préalable que vous en passiez par le souvenir de l'accident. Vous devez retrouver une douleur. C'est votre douleur. Elle est de taille mais vous devez la dédramatiser. Une possibilité se propose à vous. L'observation de ce qui, à vos yeux, serait passé inaperçu.

Léo Paul Debroux en convient.

C'était une douleur si forte qu'elle m'a échappé. Je me souviens. Un filet de sang a traversé mon front. J'ai vu des mers qui étaient toutes belles. Aucune n'était pour moi. J'ai vu. C'était des mers irremplaçables, toutes coulées dans un désir de soie. C'était des mers qu'il me fallait. Je les voulais. Aucune n'était pour moi. J'ai vu aussi quelqu'un m'attendre. C'était quelqu'un de terrible et de noir.

Debroux fait une grimace. Ses traits sont tirés. Ils s'embourbent dans la pluie froide et grise des souvenirs. Il dit encore :

Quelle boue.

Léo Paul Debroux semble loin des mots comme jamais. Le psychiatre observe tout et note tout. Il sait qu'il ne tirera rien de précis. La charge émotionnelle qui s'ensuit est très encourageante.

Debroux parle encore. Il dit :

J'ai fait une découverte.

Qu'est-ce que c'était ?

 

C'était le ciel, l'état du ciel ce jour de juillet. L'étendue bleue était unie parfaitement. Rien ne manquait à la couleur pour qu'un doute s'installe. A l'ouest, le bleu du ciel semblait faire violence. Il faisait l'effet d'être plus robuste, concassable, périssable. La coloration était dense comme une matière précieuse. Quel vide je vous dis.

Quelle découverte avez-vous faite ?, insiste le psychiatre.

J'ai découvert le contraire de Dieu.

Vous voulez dire quoi ?

Plus près de moi, sous ce ciel sans histoire, les roses du jardin me faisaient l'effet d'être molles.

Vous voulez dire quoi ?

Mon cœur ne marchait plus.

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23/04/2004

chapitre 68

L'absence de Debroux dura trois jours comme convenu. Au soir du troisième jour, Debroux regagna la clinique. L'infirmière de garde ce soir-là lui trouva une excellente mine. Debroux partagea son avis. Il ne dit rien de plus, monta dans sa chambre. Il se présenta le lendemain au petit déjeuner d'humeur maussade. Louis de Boe ne put rien lui arracher de ses trois jours passés en ville. En début d'après-midi, il se rendit dans le cabinet du psychiatre. Il ne prononça pas un mot de toute la séance. Le soir on ne le vit pas pour le repas. Louis de Boe pensa tenter quelque chose, frapper à la porte de sa chambre. Il choisit de laisser à Debroux un temps de réadaptation.


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22/04/2004

chapitre 67

Le deuxième point du rapport concernait les séances d'analyse. Ici, le psychiatre émettait beaucoup de réserves quant à l'évolution de son travail. Il avouait n'avoir essuyé que des revers, que la parole de son patient n'était pas nette, qu'elle restait dans l'étendue sans nom de l'anticipation. Il reconnaissait volontiers que Debroux jouait le jeu de la parole mais qu'il exprimait de nombreuses critiques sur la teneur de celle-ci. Le médecin expliquait que Debroux s'enlisait presque chaque fois dans une version trop générique de sa vie. Toute tentative pour ramener ses propos dans des considérations précises et événementielles s'avérait inutile. Debroux mettait un point d'honneur à ne jamais sortir d'un schéma général et stérile où les faits marquants, pénibles ou heureux n'apparaissaient jamais. Le jeune homme faisait l'effet de s'être affranchi du quotidien.

Le psychiatre expliquait que dans ces conditions, la charge affective de son patient ne pouvait concourir au travail d'analyse. Quant à l'accident de ses parents, Debroux semblait moins disposé que jamais à en reconnaître la portée, son évidente incidence. Le psychiatre tablait sur la longueur des procédures pour que la mémoire de Debroux se libère des principes inutiles qui l'ankylosaient. Il pariait que la parole de son patient finirait par se délier. Par un travail d'acharnement, Debroux prendrait enfin le risque de se souvenir. Ce souvenir.

Où sont les yeux ?

A la suite de cette réunion, il avait donc été décidé de poursuivre le travail dans un même esprit de patience et de soin.



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21/04/2004

chapitre 66


Durant son absence, le psychiatre qui suivait Debroux avait réuni les autres médecins de la clinique pour les informer de l'évolution du cas. Son rapport se divisait en deux points. Le premier point était très rassurant car il mettait l'accent sur la gestion volontaire du temps de son patient. Le psychiatre expliquait que Debroux était entré dans un affairement sain et que cet affairement tranchait définitivement avec l'état de torpeur dont le sujet avait souffert si longtemps. En outre, par les rapports qu'il entretenait avec Louis de Boe, par ses visites et ses correspondances, le psychiatre ne formulait aucune inquiétude sur la sociabilité retrouvée de Léo Paul Debroux. Il reconnaissait au jeune homme une humeur égale que tout le personnel soignant confirmait.


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20/04/2004

chapitre 65

Debroux avait passé déjà six mois dans la clinique, quand au septième mois, nous étions fin septembre, il avait demandé une autorisation de sortie pour quelques jours. S'étant renseigné par écrit, il avait appris qu'une filière nouvelle s'ouvrait à l'université. Il avait souvent parlé de son désir de reprendre les études et aujourd'hui, il était décidé à se rendre sur les lieux pour s'inscrire. Sa démarche avait paru saine. Les médecins avaient sans problème consenti à sa sortie.


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19/04/2004

chapitre 64

Léo Paul Debroux semble profondément découragé. Il observe un long silence que le psychiatre ne déchire pas. Debroux ne tente plus rien pour parler. Il dévisage la force noire de ses souvenirs. Ses traits se durcissent. Ses yeux prennent la dimension de la nuit. Ils sont dans une fixité de pierre. Durant ce temps, rien ne passe plus qu'un souffle. Où est la vie ?

Puis Debroux reprend :

Je voudrais vous parler d'un état très précis, d'une disposition millimétrée de mon esprit que je n'arrive pas à rendre… une mesure, graduée et inchangée pendant des années et des années, contre laquelle j'aurais jaugé la vie.

Dites ce qui vous passe par la tête.

Je suis découragé.

C'est là qu'il faut forcer. Allez.

Debroux avait forcé. Il avait dit :

C'est maintenant seulement que mon passé m'alerte. Je vois pour la première fois les signes ostensibles de ma maladie. L'idée de savoir que j'ai pu passer tout ce temps allongé et démuni, au bout de toute vie, m'affole. Qu'est-ce que je croyais que je ne crois plus?

 

Debroux se souvient d'une chose importante qu'il explique au psychiatre. Il lui dit :

L'autre jour à la télévision, j'ai vu un reportage sur les jeunes populations des banlieues. C'est un pays immense vous savez. Ils ont montré des jeunes gens qui traînaient toutes leurs journées, en toute liberté de temps, de déplacement, dans des grands centres commerciaux. Le soir venu, ces jeunes se rejoignent dans des squares. C'est toujours le même ennui moteur. Ce sont des jeunes gens qui ne font rien en général que regarder le temps passer. Je crois finalement qu'on est beaucoup de gens ainsi à s'offrir tout le temps de la vie pour être en vie. On dit souvent de nous qu'on est des jeunes désœuvrés. Moi, j'entends par désœuvrement qu'on est plus l'œuvre de Dieu, plus l'œuvre de ses parents. Qu'on le sache très clairement ou qu'on s'en doute secrètement, c'est la même chose, le même résultat, la même désolation qui gagne tout le corps et le matraque.

Le découragement revient sur Debroux. Il ne s'en défend pas. Il s'en plaint. Comme à l'accoutumée.

 

Que je suis loin.

 

Il a un long soupir durant lequel il dit encore :

Je crois que je dis tout et je sais que rien n'est dit. C'est plus grave que ça encore. Quand je regardais le ciel, j'avais l'impression d'avoir raison sur une chose que je ne connais pas encore.

Sur quoi ?

Justement je ne sais pas. Peut-être sur le désespoir.

Dites encore.

Sur l'ampleur de la honte de la vie.

Quoi ? Fait le psychiatre.

Voyez plutôt, je n'arrive pas à vous dire ce qui est là.

Laissez. C'est peut-être sans importance.

Le psychiatre ne lutte plus contre la mémoire désespérante de Léo Paul Debroux. Il tente seulement de sortir des considérations vaines que Debroux répand allègrement sur les choses établies de la vie. Il demande :

Formulez-vous des vœux pour l'avenir ?

J'ai de plus en plus envie de demander à des gens ce qu'ils font et comment ils s'y prennent. J'ai besoin de modèles. Par exemple, je veux rentrer dans les couples, connaître le dedans, appartenir à toutes les vies.

Ne voulez-vous donc pas sortir de cette contemplation du monde qui vous contamine ?

Debroux est émerveillé par l'à-propos du psychiatre. Il en rit. Il dit :

C'est juste. Mais ce n'est pas pareil. C'est comme si je devenais acteur. Je pense avoir beaucoup de choses à faire en ce sens.

Quoi donc ?

J'ai le souci de l'amour.

L'amour est un souci ?

Oui. Je m'entends bien avec ce jeune homme. Louis de Boe, vous savez. J'ai envie de revoir certaines personnes et certains lieux. De faire ce que j'aime. J'ai du courage.

L'amour est un souci ? , redemande le psychiatre.

Parce que Debroux ne répondait plus rien, le médecin était sorti de son rôle et avait dit :

Le savez-vous que vous détenez en vous les clefs qui rendent possible votre voyage dans la vie ? Il est vain d'espérer trouver ailleurs quelque réponse à votre cas personnel. Vous le savez que c'est vain ?

Vous êtes décourageant, avait répondu Debroux.

Confus, le psychiatre avait failli s'excuser. Il s'était finalement sorti de ce mauvais pas en ramenant le sujet sur le décès des parents, l'accident.

C'est que, avait fini par dire Debroux, je ne vois plus très clair tout à coup.

Vous n'aviez que neuf ans. C'est très traumatisant à cet âge de perdre ses parents.

Justement, ce n'est pas traumatisant. Il m'arrive de bien voir et ce n'est pas traumatisant.

Il vous arrive quoi ?

Il m'arrive que je vois le ciel pour la première fois. Qu'en voyant le ciel, j'ai pas mal. J'ai pas mal.

Debroux répète dix fois, vingt fois cette sentence. Il serre les poings et mord les lèvres pour confirmer le vide qu'il se crée.

Reconnaissez que vous souffrez.

Il me manque un souvenir pour en convenir.

Léo Paul Debroux desserre les poings et se calme. Il amorce un sourire qui vaut toutes les victoires de toutes les guerres de la terre. Il répète :

Il me manque un souvenir.

C'est quoi ?

Un souvenir d'angoisse, de souffrance, les volets clos, les voix si basses qu'on ne les reconnaît pas, le lit défait, la chambre noire et tout ce cérémonial.

Debroux, plus calme que jamais confirme que ce souvenir, il ne l'a pas. Puis il demande :

Quoi, je me trompe quelque part ? Que voulez-vous que je fasse ?

Le psychiatre lui demande :

Pourquoi posez-vous la question ?

Parce que vous me regardez démesurément.

Vous croyez voir quoi ?

Debroux met sa main à plat sur la table de travail. Il dit encore :

Tout est là.

Tout est dit. Le silence se reforme. Il renverse le cours de la séance. Le médecin et Léo Paul Debroux se regardent. Quelqu'un cherche un visage. Mais qui ? Puis Debroux intervient de nouveau.

L'accident de mes parents n'est certes pas sans précédents. Je portais déjà en moi je crois, les antécédents d'une mortelle indolence, je dirais d'une fadeur. Une fadeur. Je croyais déjà mal à la vie. J'ai toujours été confirmé dans ce doute sans fin. Vous n'imaginez pas à quel point.

Dites le, que j'imagine un peu.

Plus rien ne valait la peine de rien, plus rien au monde. Alors s'est produite la chose suivante ; mon désespoir s'était recroquevillé dans une façon très attentive de voir. J'avais beaucoup de peine à distinguer les paysages, les visages, mes rivages. Ne reconnaissais-je guère mieux les voix ? Je ne peux pas vous dire. J'avais beaucoup de peine.

Debroux cherche encore ses mots mais quand il s'y prend bien il y arrive. Il y arrive et précise :

Je peux vous dire ceci ; ce n'était pas la peine du cœur, c'était la peine des yeux.

Puis il ajoute :

Vous savez, dans cette manière presque inutile de parler, dans ces propos trop singuliers pour être interprétés, je vous dis tout, je vous dis quand même tout.

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